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08 février 2010

TRAILER DE LA CHRONIQUE INSULAIRE VERSION NAHEULBEUK !

John Lang m'a fait l'amitié de bidouiller cette présentation de mes romans à sa façon.

Je vous invite donc à rejoindre Duncan d'Irah et l'Elfe Jehor qui vous démontreront pourquoi il vaut mieux lire le roman plutôt que de tenter de le résumer... :-)

http://www.naheulbeuk.com/stuff/claire/audio-laplainedudragon.mp3

ou, en lien permanent :

http://panieralix.free.fr/images/audio-laplainedudragon.mp3

( trailer mp3 sur ma trilogie LA CHRONIQUE INSULAIRE faisant suite à SANG D'IRAH, dont le premier volet sortira aux éd. du Pré aux Clercs en septembre prochain.)

03 janvier 2007

ENTRETIEN

Les lignes qui suivent seront prochainement mises en ligne sur le site de mon éditeur (Nestiveqnen). Il s'agit d'un entretien avec ma directrice littéraire, Chrystel Camus.
Si vous avez des questions à ajouter aux siennes, n'hésitez pas...


(une autre interview paraîtra prochainement, dans la revue Géante Rouge)

• Depuis quand écris-tu ?

Tout dépend de ce qu'on entend par "écrire". J'ai eu très jeune le désir d'écrire. D'écrire à mon tour. Parce que j'étais une dévoreuse de bouquins, et que le plaisir qu'ils me donnaient me fascinait littéralement. Ainsi, je crois que j'ai dû être tentée par la chose vers 10 ou 11 ans. Me lancer dans un récit de mon crû, et pas du copiage (ou de l'adaptation), je dirais vers 13 ans. En tout cas c'est mon plus lointain souvenir.

• Te souviens-tu de ton premier texte ? De quoi parlait-il ?

C'était un roman de SF (aujourd'hui, on appellerait ça une nouvelle un peu longuette),très inspirée par Dune si ma mémoire est bonne. Avec une petite dose d'Albator (si si si). Le titre : "Crystallina". Je ne me souviens plus de l'histoire, seulement de l'ambiance et de quelques passages assez mélos. Je me demande ce qu'est devenu le manuscrit...

• Quel regard portes-tu dessus aujourd’hui ?

Curieusement, bien que je n'oserais certainement pas le faire lire, je crois qu'il y avait quelque chose, dedans, par rapport à des nouvelles que j'ai écrites par la suite et qui ne m'ont jamais satisfaite. En tout cas, c'est le premier texte dans lequel je me sois investie et qui ait compté. En y repensant, je réalise le trajet parcouru. D'un côté, à l'époque je ne me torturais pas, je laissais venir, cela n'avait pas d'importance, c'était pour moi. Seul le moment de l'écrit comptait. Je ne relisais pas, et je ne comptais pas le faire lire non plus... Il n'était pas question d'écrire pour partager, pour transcrire.

• Qu’est-ce qui a déclenché ton envie de devenir auteur ? / Quand as-tu senti que tu voulais devenir écrivain ?

Je l'ai dit : la lecture. Mais en fait, je n'en sais rien. J'imagine que c'était mon truc à moi. Mais je relis la question et ma foi, je la nuancerai : je n'ai jamais voulu devenir écrivain. Je voulais écrire, j'avais envie de créer des mondes, des personnages, d'exprimer des choses, de raconter des histoire qui me correspondraient. Cela répondait au même vecteur que celui qui me poussait à adorer l'Histoire, les mythologies, la musique classique, ce genre de choses... Cela n'avait rien à voir avec l'envie d'avoir un nom, d'être en librairie, d'être lue. C'était un truc perso. Une sorte de quête (hi hi hi) intérieure : comment concrétiser, comment "réaliser" le bouillonnement qui m'habitait alors que l'extérieur ne m'intéressait pas ? En cela, je n'ai pas changé. La lecture me procurait beaucoup, l'imaginaire en général me parlait. Il est tout naturel d'avoir tenté ma chance. Je peignais, je jouais de la musique, mais écrire me permettait d'être seule face à moi-même.

• Tes livres favoris ?

Je suis éclectique, la liste serait longue, aussi vais-je me contenter de quelques échantillons qui me sont particulièrement chers, dans des genres différents... Je ne reviendrai pas sur Tolkien, tout le monde sait que j'ai longtemps été une intégriste (rire : je me soigne). Sa démarche créative m'a toujours fascinée (plus que son oeuvre elle-même, en fait). Il faut lire sa correspondance et ses essais pour comprendre ce que je veux dire... Je suis aussi une inconditionnelle de Gustav Meyrinck, pour moi le plus grand auteur de tous les temps, et je pèse mes mots. J'adore par ailleurs PJ Farmer (ah sa saga des faiseurs d'univers !), Philip K Dick, Maurice Renard (le Péril Bleu !), Cervantès (l'influence de Don Quijote sur moi n'est pas difficile à deviner), Charles Fort (Le Livre des Damnés a fortement contribué à l'élaboration des aspects les plus étranges de la chronique insulaire, notamment les chutes de mannes, les mondes vagabonds...), Arthur Conan Doyle, Eugene Süe (surtout Les Mystères du Peuple), Jean Anouilh, Alexandre Dumas, Gaston Leroux (la double vie de Theophraste Longuet) etc.. Voilà pour les romans. Ensuite, bien sûr, il y a les textes fondateurs. Moi, je suis dumézilienne. Au-delà de Homère et de Virgile, je suis toujours en quête des mythes originels, toutes civilisations confondue. J'ai un temps été obsédée par l'Edda, telle que retranscrite par Snorri Sturluson. En ce moment, je suis dans le précolombien. Les textes védiques m'ont passionnée aussi... Je crois en l'inconscient collectif, et ça me travaille beaucoup.


• Ton univers musical ressemble-t-il à ton univers littéraire ?

Question intéressante... Je suis imprégnée de musique depuis toujours. Il y a celles qui m'ont portée pendant l'écriture et qui ont certainement influencé certains passages,et celles que j'aime parce qu'elles ont la même résonance que ce que j'ai envie d'écrire. Maintenant, je ne suis pas persuadée que le lecteur partagerait cette ambivalence. Il a son propre univers musical, et devra(it) l'utiliser pour illustrer les ambiances que je lui propose dans mes récits. Que j'aime Carl Orff, Wagner, Brüchner, Puccini, Lizt, Moussorgski ou Saint Saëns n'a pas vraiment de sens pour quelqu'un dont l'imaginaire décolle pareillement quand il écoute Led Zeppelin ou la musique celtique. Par contre, il est probable que le lecteur qui a aimé les mêmes films que moi, et qui écoute les mêmes BO, éprouvera les mêmes sentiments-madeleines que moi sur ces musiques et pourra les plaquer sur certaines de mes lignes si je les ai écrites sous cette influence...

• Tes auteurs français préférés ?

Sans revenir sur ceux que j'ai évoqués plus haut ?

• Tes auteurs étrangers préférés ?

idem ? Je m'abstiendrai, pour l'une et l'autre question, parce que je ne saurais tous les évoquer. A chaque heure, à chaque mood, à chaque époque de ma vie il y en a eu et il y en a de nouveaux, et je n'en renie aucun.

• Ton auteur Nesti préféré (à part toi) ?


ça c'est vache comme question... (se gratte la tête en se demandant comment elle va se tirer d'affaire) Là encore, c'est parce qu'il faut choisir... Et non, je ne peux pas. Il y en a plusieurs, et pour des raisons différentes. Par exemple (admirez la pirouette), il y a Nicolas Cluzeau, pour son amour du verbe, du mot, du son, du sens... Et puis il y a Philippe Monot, pour sa truculence et son aisance. Fabrice Anfosso, à qui j'en veux toujours d'avoir écrit "Le bord du monde" avant moi. Et l'inénarrable Noirez. Et Darnaudet. Et Mélanie Fazi qui m'a bouleversée avec ses petits pépins...

• Quelles influences ont-ils eues sur ton écriture ? (réponse sur les trois précédentes questions)

J'ai en partie répondu à cette question. Tout ce qui me fascine et m'émeut m'imprègne, que ce soit des romans, des essais, des mythes, des musiques, des peintures (ah ! les préraphaélites! ah John Howe, Frazetta et tant d'autres !) Les idées, les mystères, les ambiances, tout cela mijote en moi et alimente mes propres questionnements. Maintenant, est-ce qu'on peut parler d'influence sur l'écriture ? Sans doute. En tout cas, ces dix dernières années, j'ai appris à travailler la forme pour servir le fond, et je crois avoir acquis un style qui m'est propre. Acquis... Si seulement c'était vrai ! Tous ces auteurs qui m'ont fait voyager, ils me poussent à chercher encore, toujours plus, une forme qui m'apporterait la même satisfaction qu'en les lisant.

• Ton obsession littéraire ?

Ne plus être frustrée par l'écriture. Savoir mettre en scène de façon idéale. Savoir montrer plutôt que dire. Bref : combler l'abîme qui existe entre le roman que j'ai en tête, polymorphe et sans cesse en train d'avancer, et celui que je fige sur le papier...

• Un ouvrage t’a-t-il marquée dans ton enfance ? Lequel et de quelle manière ?

Dans mon enfance ? "L'appel de la forêt", de Jack London, et "Moby Dick", de Melville, les deux à égalité.

• Ton héros/héroïne littéraire préféré(e) ?

Don Quijote



• Ton truc pour vaincre la page blanche ?

Moi mon problème c'est de vaincre la page trop noircie avant d'affronter Chrystell ! et là, qu'une solution : reprendre chaque page, paragraphe par paragraphe en me demandant à froid : "est-ce utile ? qu'est-ce que ça apporte ?"

• Ton petit plaisir coupable d’écrivain ?

Ne pas faire ce que je viens d'évoquer en faisant comme si je l'avais fait... Non, sérieusement ? J'adore (re-)lire à voix basse quand je suis en train de paufiner, mon dictionnaire d'analogies et de synonymes sur les genoux, prête à dégainer...

• Ton petit plaisir coupable de lecteur ?

(attention, c'est très mal) j'écris dans les livres. Je souligne, j'annote, je date mes lectures et mes commentaires...

• Quels sont les livres que tu relies régulièrement ? Qu’est-ce qu’ils t’apportent ?

Je relis sans cesse. Je lis peu de nouveautés. Il y a Tolkien, bien sûr, et les Doyle, mais celui que je relis le plus souvent, c'est le Golem, de Meyrinck. Un voyage intérieur, initiatique, qui ne me lasse pas. Depuis quelques années, j'ai été attrapée par Potocki aussi, mais son Manuscrit trouvé à Saragosse est tout de même en deçà. Côté fantasy, j'ai beaucoup relu Ursula Leguinn, notamment les Dépossédés, mais aussi le cycle de Terremer. Pareil pour Burnett Swann (la trilogie du minotaure). Mais comme je l'ai déjà dit, chaque moment est différent et appelle une lecture différente. Pour les relectures, à fortiori, je les choisis selon les besoins car je sais ce que je cherche à retrouver (ce qui ne m'empêche pas, d'ailleurs, de découvrir des aspects qui m'avaient échappé)

• Y a-t-il un auteur ou un livre dont tu veux nous parler ou nous faire découvrir ?

Comme je suis bavarde, j'ai déjà répondu à cette question.

• Essaies-tu de faire passer un message à travers tes histoires ?

Certes non. Mes histoires reposent sur les personnalités qui les font vivre, sur leur vécu, sur leur caractère, sur leur évolution. De ce fait, le lecteur voit généralement le message qu'il veut y mettre. Mes préoccupations sont plutôt métaphysiques et philosophiques, humanistes. Je ne crois pas aux personnages entiers. Je les vois comme je suis, ambivalents, pleins de paradoxes, de doutes, de certitudes...

• Quelle est ta passion secrète ?

Elle est secrète :-)

• Est-ce que tu t’inspires d’un autre domaine que la littérature pour écrire ? (musique, cinéma, peinture, jeux de rôles, etc.)

eh bien... De tout, sauf des jeux de rôles. Je n'ai jamais joué, c'est un univers très éloigné de ma façon de fonctionner, et pourtant je vis avec un joueur acharné...

• Est-ce que tu te sers de tes écrits pour régler des comptes ?

Non. Ceux avec qui je pourrais avoir des comptes à régler n'appartiennent pas (plus) à ma sphère, ils disparaissent de mon univers. De même, rien, dans mes récits, n'a le moindre rapport avec ma vie personnelle. J'écris de la fantasy, je vais ailleurs. Toute ressemblance etc...

• Est-ce que tu te sers de tes écrits pour réinventer un pan de ta vie ?

Non plus ! Je serais très malheureuse en Irah, pas à mon aise du tout. Pas à ma place. J'aime trop ma baignoire, mon percolateur, le chauffage urbain, la téloche, l'odeur du savon sur mon homme, et mon lecteur mp3 quand je prends le métro !

• Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour les années à venir ?

De bonnes choses, des projets qui aboutissent, des romans différents qui ne répondront à aucune autre contingence qu'à mon seul bonheur de créer et de ciseler, et un éditeur toujours aussi enthousiaste et téméraire (il n'y en a pas tant que ça).


Pour la présentation de chacun des ouvrages :

• Peux-tu nous présenter (en quelques lignes) chacun de tes ouvrages (une fiche par bouquin, si possible): ce qui t’a conduit à l’écriture, ce que tu as voulu y mettre, et pourquoi ? Dans quelle condition l’as-tu écrit ? .. Tout sur la genèse du bouquin. Ça peut aussi être des anecdotes...

ça c'est le pire ! il n'y a rien de plus difficile que de parler de son propre travail...
(et cela sera mis en ligne plus tard...)

15 octobre 2006

FANFIC HARRY POTTER REPRENANT MES ROMANS

Découverte amusante : un site de fans de Harry Potter s'est amusé à écrire une histoire opposant l'univers de Rowlings au mien, challenge d'autant plus surprenant que nos mondes sont tout à fait différents...

(cliquez sur le titre pour vous y rendre)

14 octobre 2006

Lecture : LES CENTAURES, André Lichtenberger


Parfois, les bacs des bouquinistes me laissent rêveuse. Non pas à cause du plaisir incroyable que chiner procure, ni en raison de ma passion pour les livres, mais parce qu'on y trouve des trésors oubliés.
Et ces gouffres-là me plongent dans une grande perplexité.
Il y a quelques mois, l'un des mes pourvoyeurs en documents et autres objets de découvertes livresques (;-) m'offrit un petit roman qu'il avait trouvé aux puces, dont l'auteur m'était totalement inconnu (ce qui ne signifie rien en soi je l'accorde volontiers).

Les Centaures, d'André Lichtenberger, aux éditions Les Maîtres de la Plume ("Littérature et art français, librairie Baudinière 23 rue du Caire Paris 2e) orné de 15 gravures de Lorenzi.
(Vous en voyez ici la version retapée et reliée par ma mère)

Ce roman est en fait un long poème en prose (je ne sais pas comment le définir autrement), et date de 1904 (après recherche, car mon édition n'est pas datée). L'auteur, totalement oublié aujourd'hui, a pourtant une bibliographie assez fournie, et a été académicien. Personnellement, je n'ai lu de lui que ce merveilleux texte (des mois après sa lecture, je reste bouleversée) et un autre roman, Raramémé (1921) s'adressant plus aux enfants je trouve, et dont je parlerai peut-être un autre jour.

"Les Centaures" relate les derniers jours de l'ère qui précéda la nôtre, celle des Bêtes. Un monde sauvage, au sens pur du terme, dont l'équilibre est maintenu par la vigilance du peuple des Centaures : la Loi veut qu'on ne tue point. Elle n'exclue pas que certains soient carnassiers, mais qu'ils tuent pour se nourrir... la nuance est d'importance.
Le pitch est difficile à faire.
Le roi des centaures, Klévorak, apprend que la Loi a été violée par ces nouvelles créatures, qu'il appelle les Maudits, les Hommes : ils tuent. Des voix s'élèvent qui en appellent à son arbitrage : celles des faunes (lubriques mais innocents, qui seront involontairement la cause de la guerre épouvantable qui entraînera la fin des Peuples Anciens), celle des Tritons, celles des Bêtes.

Klévorak sait que la sagesse voudrait qu'ils restent tous à l'écart de cette nouvelle espèce qui tue, dépèce, et se pare des peaux de ses victimes, car elle vient d'un autre monde, d'un autre temps.
Et puis les centaures ont bien d'autres soucis : les naissances se font rares, la population vieillit.
Tous les signes sont là qui augurent de la fin prochaine, inéxorable, du peuple roi...
Ultime signal d'alerte : Katilda, la plus belle et l'une des seules centauresses en âge de procréer, se tient à l'écart du groupe et se refuse aux mâles, défiant toutes les lois (de conservation, de la nature...). Déjà, à sa naissance, le vieux roi se doutait qu'elle portait en elle un message annonciateur de bouleversements : avait-on déjà vu un pelage et une chevelure si totalement blancs ?
Et en effet, Katilda ne se reconnaît pas dans les siens. Elle ne les comprend pas : elle les trouve sauvages, violents, "bestiaux"... Son coeur est prisonnier d'un lourd secret : alors qu'elle erre seule dans la forêt, elle tombe en arrêt devant l'une de ces créatures dont le roi se défie : un jeune homme, un chasseur. Elle est fascinée par sa beauté, et se méprend sur les raisons qui le poussent à la caresser si doucement, elle qui craint tant la brutalité des saillies de ses congénères...

Amoureuse, ensorcelée, elle n'aura de cesse de fréquenter les zones interdites, celles où les chasseurs Maudits vivent. Elle ne comprend pas que depuis qu'il a découvert son existence, l'Homme est obsédé par elle, pas sa fourrure imaculée qui ferait un trophée de choix...
La traque, atroce, commence alors... et les Peuples Anciens ne peuvent pas rivaliser avec les armes des Hommes. En effet, les Maudits chassent en civilisés, avec des outils perfectionnés... Les massacres sont presque "industriels".


Pour sauver les survivants, Klévorak décide de quitter les terres ancestrales et de traverser la mer pour se réfugier sur l'île sacrée, celle des légendes. Les Tritons assurent qu'elle existe, qu'il suffit de nager...
Mais la traversée est un désastre, beaucoup meurrent encore, d'épuisement.
Et rien ne garantit que les Maudits ne les poursuivront pas jusque-là...

Il faut se laisser porter par la langue, quasi wagnerienne, de Lichtenberger, qui ne sombre jamais dans la niaiserie. La violence et la beauté sont omniprésentes, la mélancolie, aussi. Moi qui aime tant l'Edda, rapportée par Snorri Sturluson, ce moine du 12e siècle qui a retranscrit pour nous les chants scandinaves (le crépuscule des dieux), je ne peux qu'être bouleversée par ce poème évoquant la rudesse, l'impitoyable réalité (ou réalisme ?) inhérente à l'accession au pouvoir, à la "domination" destructrice et systèmatique de l'espèce humaine. La fin du règne "animal"... et son impact sur la notion de "sacré", de "mythique", d'équilibre et d'éternité.

Comment ne pas être troublée par la fierté et la force rassurantes du roi des centaures, Klévorak :
"Une foulée en avant de son peuple s'élance Klévorak, le roi. Il porte haut sa tête illustre que les années ont blanchie sans la courber. Eparpillées au vent de sa course, les mèches abondantes de ses cheveux volent autour de son front embroussaillé. Semblable à des ailes de neige, sa grande barbe flotte des deux côtés de son cou rigide. La face aux plis creusés, aux yeux étincelants, est tannée par d'innombrables soleils. Sous le nez largement ouvert un sourire fier découvre les dents intactes. Le torse se dresse noueux et dur comme le tronc d'un chataîgnier. La peau boucanée des bras se bossèle des rondeurs formidables des muscles, et les larges mains aux doigts énormes font tournoyer un jeune frêne déraciné. Malgré l'âge, le poil brun du bas-corps demeure lustré; quatre membres aux sabots robustes enlèvent le chef d'un galop rythmé et c'est une queue toujours plus épaisse qui bat nerveusement ses flancs polis. Alternativement, son regard perçant s'égare à droite ou à gauche, ses grosses lèvres s'entr'ouvrent, et d'un sifflement amical il salue les tribus des bêtes qui vénèrent la force paisible des Centaures."
(image (c) Stéphane Humbert-Basset
http://humbas.free.fr


Ce même Klévorak qui, à la fin, conscient que son peuple est perdu et doit laisser la place aux nouveaux dominateurs, les Hommes, les Maudits qui tuent et détruisent tout, ira à la mort le front haut :
"à l'horizon quaternaire décline le disque éclatant du soleil. Qu'importent les aigres glapissements des Maudits ! qu'importent les vains sifflements de leurs flèches ! de l'effort rythmé de ses muscles Klévorak, l'ancêtre, les yeux fixes, nage vers l'occident. A celui dont il est né, le dernier des centaures rendra la vie qu'il en a reçue.
A la rencontre du vieux chef, l'astre paternel descend sur les eaux et, dans un flamboiement immense, lui tend ses bras de lumière. Tout le ciel brûle : une atmosphère de feu baigne le centaure, des voix indicibles bourdonnent à ses oreilles; des effluves divins l'enveloppent. Devant lui, à droite, à gauche, de l'horizon au zénith, tout est or, tout est pourpre, tout est lumière. L'astre emplit le ciel, emplit la mer, s'empare du vieux centaure, le recueille, le saisit, l'entraîne avec lui. Le terme du voyage est atteint. Dans l'embrasement universel; Klévorak le chef sent son âme se dissoudre. Il lève les bras avec un grand cri et s'engloutit dans le Soleil." (FIN)

Un roman bouleversant qui ne fait aucun compromis : si l'auteur use d'une langue superbe, peut-être surannée aujourd'hui (mais moi j'aime), il n'hésite pas à aller au fond de son propos : lubricité, candeur, violence, lois de la nature, humanité et inhumanité, amours et mort sont au rendez-vous.

à découvrir, absolument !